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Léonie et l'ensileuse

pour vous mettre en appétit, en avant-première, découvrez une des histoires de ce nouveau spectacle :

"LÉONIE ET L'ENSILEUSE"
DISTINCTION
En date du 14/12/00, "La gavotte du cochon" a obtenu du Conseil régional de Bretagne le "prix régional à la création artistique 2000". Depuis 1987, le Conseil régional de Bretagne "récompense, une fois l'an, les artistes bretons, qui, au cours de l'année écoulée, ont marqué la vie culturelle de leur région. Tous ont en commun de vivre et de travailler en Bretagne, d'y puiser leur inspiration et de donner au public breton la primeur de leur création".

photos Madeleine Ropars

 

 

 

 

Léonie allait sur ses quatre vingts. Toute la journée elle avait mis de l'eau de vie de cidre en bouteille. L'alambic allait bientôt passer et il fallait libérer le petit fût de chêne. Quarante litres en tout. Vingt qui lui venaient d'Isidore, son défunt mari. En partant à la retraite il avait eu la prudence de garder le verger pour ne pas perdre son privilège de bouilleur de cru. Vingt qui lui venaient de son fils Albert, au titre d'ancien de la guerre d'Algérie.

Le nettoyage des bouteilles, le siphonage, le rebouchage lui avait donné soif et elle s'offrit un petit coup de "Grappe Fleurie", en provenance de différents pays de la communauté européenne, dans un verre Duralex incassable. Les vapeurs d'alcool aidant, Léonie allait maintenant, en plus de ses quatre vingts, sur ses 1 grammes 5 à l'échelle du biniou. Mais elle ne risquait pas la suspension car elle n'avait pas de permis.

L'ensileuse à maïs crachait sa chique dans le fond du grand champ. La cuma inaugurait ce soir là sa nouvelle ensileuse cinq rangs, achetée avec l'aide européenne du Galcob. L'ensileuse avait eu moins de mal à rentrer dans le champ qu'à rentrer dans les critères de Bruxelles car Albert, avait fait élargir l'entrée et comme le bulldozer était là, en avait aussi profité pour raser le talus, ce qui lui permettait de gagner au moins une demi-remorquée d'ensilage. Albert avait toujours navigué, comme son père, à la pointe de la modernité. Le père Isidore, dans ce même champ, avait étrenné, quarante ans plus tôt, son premier semoir huit rangs, acheté, cette fois, avec l'aide du plan Marshall.

Le semoir n'avait d'ailleurs pas fait long feu. Un voisin un peu trop curieux était venu regarder par-dessus le talus (à l'époque il y en avait encore pas mal). Il portait sur la tête une casquette jaune, récupérée lors du passage du Tour de France dans la grande côte de Mûr de Bretagne, l'année où Jean Robic avait gagné. La casquette jaune avait effrayé le cheval qui s'était emballé. Il avait fait au moins trois fois le tour de la ferme avec le semoir accroché au cul. Le soir le cheval était rentré à l'écurie avec les harnais mais sans le semoir. Le lendemain le père avait réuni ses sept enfants, constitué deux équipes, avec chacune une brouette, pour courir la campagne récupérer les morceaux du semoir. "Pour l'assurance!" qu'il disait. Albert avait aidé le père à reconstituer le semoir dans la cour de la ferme. "Pour l'assurance!". C'est de là que venait sa passion d'aujourd'hui pour la technique. L'assureur n'était jamais passé, mais Léonie, par la fenêtre de sa cuisine avait aussi assisté à l'opération et maintenant quand elle voyait à la télé la reconstitution des débris d'un Airbus, ou d'un Concorde, elle pensait toujours à son semoir, qui, lui aussi, avait scratché en plein décollage.

Dix ans après le semoir, la ferme s'était enrichie d'une moissonneuse-lieuse. Encore dix-ans c'était la mois-bat. Léonie, à force de voir défiler l'évolution se passionnait, comme son fils Albert, pour la modernité. Il lui fallait à tout prix voir à l'oeuvre cette nouvelle ensileuse cinq rangs nouvellement achetée par la cuma. La voilà qui s'enfile un dernier petit coup de "Grappe Fleurie" et qui prend, à la nuit tombante, le chemin de remembrement, en zigzaguant pas mal et en chantant son cantique préféré "Itron Varia Rostren".
"Si tu viens voir l'ensileuse, que lui avait dit Albert, écoute d'abord bien d'où vient le bruit". "Quoi?" qu'avait répondu Léonie en remontant un peu son sonotone.
La bête était impressionnante, deux fois plus haute que le grand poilu de Rostrenen. Le raffut intenable. Léonie débranche aussi sec son sonotone pour sauter sur le côté du chemin.

C'est Albert qui conduisait l'engin. Il avait demandé au chauffeur de la cuma, le privilège d'essayer un peu l'ensileuse, histoire de vérifier sa maniabilité dans les bouts et aussi de s'entraîner en douce pour la prochaine course de mois-bat du CDJA. Une belle bête, souple au volant. Un vrai taureau de concours. Il attaquait phares allumés le tour du grand champ car il fallait rentabiliser la machine avant la tombée de la rosée.

Au tour suivant qu'est-ce qu'il voit en plein dans ses phares : une paire de botte, plantée entre les rangs de maïs. Il descend vite fait de son bolide. Deux jambes étaient plantées dans les bottes, fraichement coupées. Léonie était passée dans l'ensileuse.

Le premier moment d'émotion passé, et après avoir téléphoné à Groupama, Albert réunit son monde dans la cuisine de la ferme pour tenter de répondre à la question que tous avaient maintenant sur le bout des lèvres : que faire de la remorquée d'ensilage contenant les débris épars de Léonie? Plus question en effet de chercher à la récupérer là où elle était, mélangée aux morceaux de maïs.

Les uns voulaient donner tout de suite l'ensilage aux vaches, arguant que Léonie s'était dévouée toute sa vie pour elles et qu'elles apprécieraient de goûter enfin à leur tour à leur patronne tout en s'envoyant au passage un petit complément minéral gratuit. D'autres proposaient de conduire la remorquée à l'usine d'équarrissage, mais le préfet, disaient les premiers, refroidi par l'affaire des vaches folles, n'accepterait jamais l'incorporation des viscères humains dans la farine animale. Il valait donc mieux brûler le tout sur place et disperser ensuite les cendres sur la ferme... comme autrefois les pièces du semoir derrière le cheval fou.

Mais brûler une remorque d'ensilage encore vert était affaire de spécialistes. Ils essayèrent avec de l'huile de vidange, puis du gas-oil, puis avec de l'essence. Albert, voyant que l'opération patinait, décida d'arrêter les frais en disant que "c'était du travail de sauvage et qu'avant toute chose il fallait d'abord prévenir le recteur car Léonie allait à la messe tous les dimanches à bicyclette et que ce serait dommage de la laisser partir comme ça sans même une petite bénédiction. On a beau être pour le rendement, on n'est quand même pas des sauvages! Faut quand même garder un peu de religion!" D'abord donc prévenir le recteur et ensuite le crématorium.
Le recteur donna son accord, le préposé du crématorium, contacté par téléphone, ne fit pas non, mais à condition que la cuma prenne en charge la totalité des frais liés à l'opération.

Après avoir baché la remorque, ils la veillèrent dans le hangar toute la nuit à la lueur de deux bougies. Le lendemain matin ils partirent en cortège de voitures derrière le tracteur et la remorque en direction de l'église. Comme la remorque ne pouvait pas entrer dans l'église la bénédiction se passa sous le porche. Quand, dans son homélie, le recteur parlait de Léonie, disant que c'était une bonne chrétienne, tout le monde regardait la remorque en pensant que c'était une bonne remorque. Une deux essieux. Elle avait été construite par Chevance de Bourbriac. Albert, en regardant le nom "Chevance" inscrit sur la plaque arrière, se disait qu'il aurait peut-être dû écrire "Léonie" par dessus.

Ils se présentèrent ensuite au crématorium de Carhaix. Les hommes percèrent un trou dans le béton, pour faire pénétrer la vis sans fin jusqu'au four. Pendant tout le temps que dura la crémation, ils chantèrent des cantiques en breton.
Albert avait acheté une petite urne en grès pour mettre les cendres. Elle fut vite pleine. Il repartit à la ferme avec son tracteur pour chercher le distributeur d'engrais. Il dispersa les cendres des deux côtés du chemin de remembrement en chantant : "Dans tes verts pâturages, tu m'a fais reposer...".

Restaient les deux jambes dans les bottes. Pendant que durait la discussion dans la cuisine de la ferme à propos de la remorque, Odette, la femme d'Albert, était partie vers le fond du grand champ avec une serviette éponge blanche, brodée, cadeau de son mariage. Elle avait tiré les deux jambes des bottes, les avait emballées dans la serviette puis les avait déposées dans le congélateur, par dessus un cochon récemment tué. Elle avait vu ça à la télé : en cas d'amputation accidentelle, le geste qui sauve : le congélateur.

Albert, en rentrant du crématorium, construisit un petit cercueil et y déposa pieusement les jambes congelées. Il téléphona ensuite au recteur qui refusa de se déplacer en disant que Léonie avait déjà été bénie dans la remorque et que, de toute façon, l'âme ne se trouvait pas dans les pieds.
Le maire, contacté par Albert pour le permis d'inhumer, chercha dans les textes puis téléphona à la sous-préfecture. Rien n'était prévu pour ce cas d'enterrement partiel. Albert décida de se débrouiller seul. À la nuit tombante, sans prévenir le maire, le cercueil sous le bras, la bêche à l'épaule il prit la direction du cimetière. Il enterra le petit cercueil dans le cimetière pour enfants.

Deux ans plus tard il fallu déménager le cimetière : trop près de l'église! normes européennes! risques sanitaires!. Dans une petite tombe sans inscription les deux cantonniers affectés à l'opération, tombèrent sur deux tibias, coupés au ras des genoux. Ils déposèrent délicatement les os dans l'ossuaire.

Un an plus tard, un soir de riboulle, Fanch Kermarrec, le musicien, vint rôder autour de l'ossuaire pour y chercher une tête de mort avec l'intention de se déguiser pour la fête d'Halloween. A défaut de trouver une tête, il embarqua un tibia, coupé au ras du genoux. Il passa l'hiver à gratter et à creuser l'os avec son opinel pour y faire apparaître un superbe corps de bombarde.

Si aujourd'hui dans les fest-noz, en remontant votre sonotone, vous entendez comme un son un peu plus moderne que les autres, vous saurez que c'est Fanch Kermarrec et sa bombarde, ressuscitant Léonie pour une dernière gavotte autour de l'ensileuse. En vous approchant, vous remarquerez que la bombarde sent un peu l'eau de vie. L'eau de vie de l'autre vie de Léonie.
Jean Kergrist